Cameroun: L’insoutenable Dilettantisme de La Gouvernance Nationale

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L’on aime à postuler de façon arbitrairement péremptoire que « comparaison n’est pas raison.» Soit. Mais le bon sens ne saurait s’accommoder des fuites en avant dont s’arment les thuriféraires de la pensée unique aux fins de disqualifier tout discours discordant dans l’analyse de la situation globale du Cameroun. Et quoique pertinent, ce proverbe ne saurait englober, de façon absolue, la vérité, celle voulant imposer la fatwa à toute tentative, intellectuellement honnête, de s’attarder un tant soit peu sur le fonctionnement de notre pays. André Malraux, écrivain français, n’avait-il pas raison de dire que « penser, c’est comparer » ?

Car en effet, comment pourrait-on atterrir à l’aéroport International Jomo Kenyatta de Nairobi, observer ce joyau architectural qui se renouvelle chaque année grâce aux soins de ceux qui en ont la gestion, sans s’enfermer dans l’intimité de sa pensée pour se demander ce qui ne tourne pas rond chez-nous. Pourquoi le Kenya, qui est aussi un pays des tropiques, réussit-il à avoir un aéroport moderne, à le conserver et à l’élever aux normes internationales alors que mon beau pays en est incapable ? Quelle raisons concrètes vont évoquer mes contradicteurs pour expliquer cette triste réalité ?

Comment pourrait-on débarquer à Kigali, observer le civisme des rwandais, admirer la propreté de la ville, s’extasier de la discipline ambiante, sans une seule fois penser à notre Cameroun, pays dans lequel l’incivisme est notoire, la saleté chronique et l’indiscipline manifeste ? Qu’est-ce qui peut ainsi justifier qu’un pays, à peine remis des meurtrissures des luttes interethniques, ait réussi à remodeler sa capitale, à rectifier la mentalité de ses citoyens pour les besoins de son développement alors que mon pays semble s’enfoncer tous les tous jours dans l’abime du chaos ?

Comment pourrait-on débarquer à Addis-Abeba, admirer la rapidité du développement de cette capitale sans avoir l’image de Yaoundé en tête ? Qu’est-ce qui peut rationnellement expliquer qu’un pays comme l’Ethiopie qui était le porte drapeau de la misère continentale il y a quelques années avec des images insoutenables de sa misère qui défilaient en boucle dans tous les medias, ait pu se réveiller, rectifier les erreurs du passé, poser les bases de la gestion rationnelle de ses ressources pour avancer alors que mon pays en est encore à se laisser guider par la seule force du hasard managérial et du vent qui souffle ?

Pourtant, on se comporte volontiers chez-nous comme si le Cameroun était « la mesure de toutes choses », comme si notre pays était le véritable baromètre mondial du progrès, comme si nous étions des illuminés en avance sur notre temps et ce dans tout les domaines, comme si les performances du Cameroun méritaient la reconnaissance mondiale et que les autres peuples se devaient de venir s’abreuver dans le chapelet de nos prouesses, de notre créativité, de notre inventivité, de notre leadership multidimensionnel incontestable. Sur quelles bases concrètes veut-on enfumer la nation avec autant de mensonges alors que la réalité, n’en déplaise aux tenants de l’illusion et de la pensée unique, est aux antipodes des glorieuses psalmodies qu’on nous entonne ? Voilà un pays où à l’aéroport, les agents de sécurité usent de subterfuges malhonnêtes pour estoquer le moindre centime aux voyageurs. Il me souvient par exemple qu’un jour, alors en partance pour Zurich il y a quelques années, l’agent de police qui contrôlait les passeports a tout simplement décrété que la photo sur le mien n’était pas moi. S’en suivit alors un long échange de sourds dont la finalité n’était autre que de m’extorquer quelques centimes. Si ce cas était isolé, on n’en ferait pas échos. Mais la vérité est toute autre : le rançonnement est systématique dans ce pays-là et ce dans tous les domaines. Il me souvient encore qu’en 1998, alors qu’une ambassade m’avait exigée des tests médicaux pour la finalisation d’un dossier, le médecin du CHU vers lequel je me suis tourné pour honorer ces exigences m’avait tout bonnement demandé de lui donner de quoi rafistoler son véhicule en mauvais état pour m’apposer les cachets authentiques requis, au grand mépris du serment d’Hippocrate qu’il avait pourtant juré de respecter. Non, ce n’était pas son problème que je fusse atteint du VIH, de l’hépatite ou d’une autre maladie. Ca me regardait. Ce qui importait, c’était les quelques billets de banque qu’il voulait empocher. Quel pays peut-on construire avec cet état d’esprit quand on sait que chez-nous ces pratiques sont assez répandues ? Il me souvient que dans ce pays-là, la justice prononce des verdicts dans les tribunaux de la façon la plus légère, brisant des vies, anéantissant le sentiment de sécurité des camerounais parce que c’est d’abord une justice qui se préoccupe des intérêts autres que ceux d’équité et d’égalité devant la loi. Je ne peux m’empêcher de revoir cette brave femme à qui un mari mal intentionné avait imposé des dettes à son insu pour aller vivre au Canada. A son retour après plus d’une décennie, la justice lui trouva tous les attributs héroïques faisant de lui le temple des valeurs et donnât injonction que les enfants, que la femme élevait pourtant seule, lui soient remis. Je me souviens aussi de cette autre dame qui se débattait comme un beau diable afin de livrer le mouton gras que lui exigeait le procureur d’une ville du Sud-Cameroun. Quel pays peut-on bâtir avec autant de légèreté ? Il me souvient que dans ce pays-là, on veut toujours gagner. Gagner grâce au hasard. Parce que les victoires engrangées ne sont jamais suivies de mesures concrètes pour pérenniser les acquis. J’en veux ici pour preuve le récent exemple des braves Lionnes Indomptables. Ces guerrières qui ont fièrement défendu le drapeau national lors de la dernière coupe du monde ont fait miroiter l’éventualité qu’enfin, ceux en charge du football allaient leur offrir un cadre de travail décent pour les victoires futures à conquérir. Malheureusement, ces filles en sont aujourd’hui à devoir préparer les éliminatoires des Jeux Olympiques dans un tel état d’amateurisme et de clochardisation qu’une qualification serait un miracle. Quel pays peut-on bâtir avec autant d’insouciance et de négligence ? Il me souvient que dans ce pays-là, des efforts sont consentis pour construire des immeubles, des routes dans certaines localités mais que paradoxalement, on ne fait jamais rien pour la maintenance et qu’on laisse ainsi dépérir, dans l’indifférence absolue des infrastructures qui ont pourtant contribué à amplifier la dette nationale. J’en veux pour preuve le fameux immeuble ministériel numéro 2 qui est aujourd’hui dans un tel état de délabrement qu’il finira un jour par s’affaisser. Il suffirait pourtant de le rénover pour lui redonner un air de neuf. Quel pays peut-on bâtir si on ne peut protéger, maintenir, soigner les acquis pour leur pérennité ? L’impression est celle d’une cacophonie généralisée où les décideurs semblent submergés par l’immensité de leurs responsabilités et se retrouvent à gérer notre pays dans une logique de dilettantisme révoltante. Nous sommes chez-nous dans un cycle infernal de l’eternel recommencement qui implique l’utilisation irrationnelle de nos efforts, de nos investissements et plombe implacablement toute tentative d’envol vers l’émergence. Oui il faut regarder vers l’ailleurs, aller à l’école des autres parce que nous sommes nuls. Accepter modestement l’échec global de la gouvernance nationale pour ensuite esquisser des ébauches de solutions. Ce n’est pas avec la prétention, la mégalomanie, l’auto-masturbation, la malhonnêteté intellectuelle qu’on pourra remédier aux tares qui minent notre système. « Comparaison n’est pas raison », mais « penser, c’est comparer »

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